La civilisation, sans Guéant ni Le Pen
« On ne peut juger la supériorité d’une civilisation à son aptitude à édifier des chemins de fer et à faire en sorte que les trains arrivent à l’heure à Auschwitz », Laurent Lévy
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En moins de 24 heures, Claude Guéant et Marine le Pen ont effacé le peu de doutes qu’il nous restait sur leur idiotie crasse, teintée de néo-racisme identitaire à la sauce Huntington. Sur le fond, leurs propos, l’un sur une classification supposée des civilisations en fonction de leur valeur, l’autre sur la défense de la civilisation française contre l’ouverture du mariage aux couples homos, n’ont pas surpris. Sur la forme, il est troublant (euphémisme) que deux débats ayant le même point de clivage émergent à quelques heures d’intervalles dans la bouche du ministre de l’Intérieur et de la candidate d’un parti d’extrême-droite. Étonnant non ?
Comme l’Ours vert n’est pas très friand de basses polémiques, il se contentera de quelques rappels civilisationnels, sur un coin de table, en vitesse.
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La civilisation, ou le triomphe de l’essentialisme
Le terme "civilisation" a un double sens qu’il est important de décortiquer, pour être mieux à même de comprendre l’éblouissante pensée de Monsieur Guéant. La civilisation, c’est d’abord l’ensemble des caractéristiques communes à une société, une région, une nation. Bref, c’est une sorte de notion, totalement artificielle et ineffable, qui vise juste à rendre intelligibles et homogènes des pratiques et des institutions qui ne le sont pas.
Comme tout concept, celui de "Civilisation" s’épuise vite, notamment quand des penseurs du dimanche s’évertuent à en faire de grandes théories sur l’histoire du monde présent à venir. Et c’est comme ça qu’on tombe sur le Choc des Civilisations, de Huntington. La théorie de ce monsieur est simple : de grandes aires de civilisation s’homogénéisent et vont entrer en conflit pour imposer leurs règles les unes aux autres. C’est en partie ce que reprend Marine Le Pen quand elle dénonce la possibilité pour des groupes (sous entendu de migrants) de revendiquer la polygamie en France ; c’est aussi la vision de Claude Guéant quand il nous appelle à "protéger notre civilisation".
Nous rejoignons très vite avec ce débat celui sur l’identité nationale, dont la bêtise est de croire que l’identité et la culture sont des choses immuables, statiques, à préserver pour toujours. Non, l’identité, comme la civilisation, est consubstantiellement ouverte sur l’autre.
Pour Huntington, Le Pen ou Guéant, chaque "civilisation" aurait son identité propre et serait comme un bloc revanchard, cohérent, an-historique. L’histoire comme l’anthropologie dénoncent ces thèses absurdes. Comme il n’existe pas de Français de souche, il ne saurait exister une civilisation française de souche. La civilisation, au contraire, est un agrégat d’apports extérieurs. Dans le cas de la France, pays traversé depuis des siècles par des peuples et des cultures diverses, notre civilisation est, par essence, un syncrétisme, un mélange, un métissage. C’est ce métissage qui fait tant peur à Guéant ou Le Pen, car il réinterroge perpétuellement nos us et coutumes, nos modes de vie. C’est aussi ce métissage qui fait un non sens du concept de "civilisation" tel qu’il est utilisé par ces idéologues réactionnaires.
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L’échelle des valeurs
Alors, certes, la reconnaissance de la pluralité des civilisations, de leur hétérogénéité, de leur instabilité et de leurs interactions ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur ce qu’est "être civilisé", au deuxième sens du terme.
La question que pose Guéant, c’est un peu le jeu du docteur : "c’est qui qui a la plus grosse, c’est qui qui pisse le plus loin ?". Bref, qu’elle est la civilisation la plus civilisée ?
On touche donc à l’autre sens du mot "civilisation", qui peut être entendu comme un processus, comme un état d’avancement des conditions de vie, des savoirs, des normes de comportements, des mœurs (dites civilisées, en opposition aux mœurs barbares).
Et là, ça se complique, car comment juger objectivement de la valeur de ces mœurs/normes/règles ?
Doit-on indexer le degré de civilisation sur le PIB ? Pas besoin d’être altermondialiste pour trouver ça absurde ! Sur l’IDH alors ? Humm pas simple… Prenons un exemple, le Brunei, cette enclave dans la Malaisie, fière de son IDH dans le top 30 mondial. Un pays développé donc. Le sultan Hassanal Bolkiah dispose des pleins pouvoirs, aucune élection n’y a été organisée depuis 1970. Alors oui, ça va faire plaisir à Guéant, les femmes ont les mêmes droits que les hommes au Brunei, mais bon dans le même temps ils mettent les homos en prison ("Toute personne ayant une relation charnelle volontaire contre nature avec un homme, une femme ou un animal, sera puni d’une peine d’emprisonnement allant jusqu’à 10 ans et sera également passible d’une amende").
Donc, quels critères ? Comment évaluer le degré de valeur d’une civilisation ? Cette question de la valeur d’une civilisation est une impasse. Il est absurde de vouloir classer en valeur des entités qui ne sont pas homogènes sur des normes et mœurs qui ne sont pas comparables. En quoi le mode de vie occidental serait pas essence plus civilisé que celui d’une tribu d’Amazonie, où l’on se respecte, où l’on ne détruit pas son environnement, où l’on vit en société sans chercher à écraser l’autre ? Ce qu’énonce Guéant, c’est l’hypothèse d’une supériorité de la civilisation occidentale comme suprastructure du capitalisme libéral. Ça n’est en rien la seule voie possible, et encore moins, mais c’est un avis très personnel, la meilleure voie possible.
Donc les critères en terme de régimes politiques, de système économique, de richesse, etc. ne sauraient intervenir dans ce classement des civilisations. Il nous reste donc les droits universels, c’est-à-dire les droits de l’homme. Ils sont le rempart au nihilisme qui accrédite l’idée que "tout se vaut", ce qui n’est pas notre propos. C’est sur cette seule base des droits de l’homme que l’on pourrait s’amuser à distribuer bons ou mauvais points aux nations. Et à ce titre, les records français en terme de condamnations à la Cour européenne des Droits de l’homme devraient inspirer au Ministre un peu d’humilité.
Mais surtout, quelque soit les critères, il est impossible de les additionner, impensable d’agréger ces résultats pour formuler une conclusion définitive et tranchée sur la valeur d’une civilisation.
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La civilisation, impérialiste et universaliste
Outre son caractère très ethnocentré, ce qui est dangereux avec ce concept de "civilisation", c’est son instrumentalisation. Avec Huntington, l’idéologie libérale est restructurée en une idéologie impériale, colonialiste. L’Amérique de Reagan puis Bush (I et II) l’a bien montré : est considéré comme barbare tout ce qui n’est pas de notre usage.
Cette idéologie universaliste et impérialiste ne date pas d’hier, et a connu son apogée aux XVIIIe et XIXe siècles, quand l’homme blanc européen s’est convaincu qu’il portait un fardeau : le devoir de "civiliser les races inférieures", de leur montrer la voie. Et pour civiliser, tous les moyens sont bons, dont la guerre, la torture, le viol, le meurtre, le pillage. Après avoir apporté tous les bienfaits de la civilisation, il va de soi que l’homme blanc s’arroge aussi le droit de se servir sur le territoire en cours de civilisation de ces races inférieures. Bref, la barbarie instrumentale devient le moyen de la civilisation. C’est ce que Jules Ferry prônait pour l’Indochine, Bush pour l’Afghanistan, Sarkozy pour la Libye.
C’est aussi ce même Sarkozy, qui vient prêcher la bonne parole aux nations "en voie de civilisation", tel Tintin à Dakar.
"Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons. Je ne suis pas venu vous faire la morale. Mais je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne. Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes. Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelles. Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire."
Ce Petit Journal avait l’air plus en adéquation avec l’idéologie guéantienne que celui de Canal +
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Alors pour répondre à Sarkozy, comme à Guéant, Le Pen, Bush ou Huntington, une réponse est toujours d’actualité, celle que formulait Georges Clemenceau à Jules Ferry le 30 juillet 1885, au cours d’un débat sur la politique coloniale.
« "Nous avons des droits sur les races inférieures." Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! [...]
Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. L’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette unique prétention. C’est le génie même de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. [...] Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! [...] Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme !
Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie. »
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Au regard de notre politique africaine et du traitement que le gouvernement inflige aux migrants et aux Roms qu’on ne vienne plus me parler de civilisation.
Action gouvernementale pour civiliser les Roms
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Pour vous faire plaisir, retrouvez un vrai classement des civilisations ici
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Bien envoyé l’ours !